Passphrase : un mot de passe fait de mots, à utiliser à bon escient

Une passphrase est une suite de mots tirés au hasard, plus facile à retenir qu'un mot de passe classique. Elle n'est solide qu'à une condition stricte : que les mots soient réellement aléatoires. Voici comment en fabriquer une, combien de mots viser et les rares cas où elle est la bonne réponse.

Qu'est-ce qu'une passphrase ?

Une passphrase est un mot de passe composé de plusieurs mots entiers tirés au hasard, par exemple "hublot cerise vertige marmite plongeon tabouret". Au lieu d'assembler des caractères, on assemble des mots.

La méthode de référence s'appelle Diceware. Elle consiste à tirer au sort plusieurs mots dans une liste publique d'environ 7 800 mots, historiquement avec des dés (d'où le nom), aujourd'hui avec un générateur. Deux points font toute la valeur du procédé : les mots sont tirés au sort et non choisis, et ils n'ont aucun lien entre eux, ni grammatical ni thématique. Ce qui rend une passphrase difficile à retenir est exactement ce qui la rend sûre. Toute tentative de la rendre plus commode l'affaiblit.

Une passphrase est-elle solide parce qu'elle est longue ?

Non. Une passphrase est solide parce qu'elle est tirée au hasard, pas parce qu'elle est longue. Dès qu'elle raconte quelque chose, sa protection s'effondre.

C'est le malentendu de départ. On présente souvent la passphrase comme longue, mémorisable et très solide, comme si ces trois qualités allaient forcément ensemble. En réalité, seule l'origine aléatoire des mots produit la sécurité. Une phrase inventée de tête et une passphrase tirée au sort peuvent être indiscernables à l'œil : seule la méthode de fabrication les sépare.

Qu'est-ce que l'entropie et pourquoi c'est la seule chose qui compte ?

L'entropie mesure la difficulté à deviner un secret. Elle s'exprime en bits, et la règle tient en une phrase : chaque bit supplémentaire double le travail de l'attaquant.

Quelques repères :

Entropie Nombre de possibilités Ce que ça vaut en pratique
40 bits mille milliards tombe en quelques minutes hors ligne
60 bits un million de fois plus sérieux, mais pas hors de portée
80 bits encore un million de fois plus hors du domaine du réalisable

La précision qui change tout : l'entropie ne décrit pas le secret, elle décrit la façon dont il a été choisi. Un générateur aléatoire pourrait produire "bonjour", et ce serait un tirage légitime ; l'utilisateur qui tape "bonjour" de lui-même, lui, n'a aucune protection. Ce n'est pas l'allure du mot de passe qui compte, c'est le nombre de possibilités parmi lesquelles il a été tiré. C'est la même mécanique qui fait que la longueur d'un mot de passe compte plus que sa complexité : allonger multiplie les possibilités, décorer ne fait presque rien.

Combien de mots faut-il pour une passphrase sûre ?

Six mots au minimum. Sept ou huit pour un secret qui protège tout le reste, comme le mot de passe maître d'un gestionnaire ou le chiffrement d'un disque.

Mots tirés au hasard Entropie Équivalent en mot de passe généré Caractères à saisir
4 mots 52 bits 8 caractères ~25
5 mots 65 bits 10 caractères ~32
6 mots 78 bits 12 caractères ~38
7 mots 90 bits 14 caractères ~44
8 mots 103 bits 16 caractères ~51

Réglette comparant, à sécurité égale, le nombre de caractères d'un mot de passe généré, l'entropie en bits, le nombre de mots d'une passphrase et le temps nécessaire pour la casser

Traduit en temps de calcul, face à un attaquant capable de mille milliards d'essais par seconde (hypothèse pessimiste, qui suppose un secret volé et mal protégé côté serveur) : quatre mots tombent en moins d'une heure, cinq mots tiennent quelques mois, six mots plusieurs milliers d'années, sept mots sont hors d'atteinte.

Pourquoi être plus exigeant sur le mot de passe maître ou le chiffrement d'un disque ? Parce qu'ils relèvent de l'attaque hors ligne. Un attaquant qui met la main dessus peut l'attaquer chez lui, sans limite de tentatives. Aucune protection côté serveur ne vient l'arrêter, il ne reste que l'entropie du secret.

Un détail utile : agrandir la liste de mots, c'est à dire choisir des mots peu communs, ne sert presque à rien. Passer de 7 800 à 20 000 mots ne rapporte qu'un bit et demi par mot, car il faut doubler la liste pour gagner un seul bit. Le seul levier qui compte, c'est le nombre de mots.

Pourquoi une passphrase doit-elle être plus longue qu'un mot de passe généré ?

Parce qu'un mot apporte moins de sécurité qu'il n'y paraît. Un mot tiré au hasard parmi 7 800 vaut environ 13 bits, soit l'équivalent de deux caractères seulement, alors qu'il coûte cinq ou six frappes.

Autrement dit, une passphrase produit environ trois fois moins de sécurité par caractère tapé qu'un mot de passe généré. C'est le seul cas où la longueur affichée et la robustesse réelle divergent nettement. Une passphrase de trente-cinq caractères en impose visuellement ; elle vaut un mot de passe généré d'une douzaine de signes. Le rapport est remarquablement stable : un mot tiré au hasard vaut environ deux caractères aléatoires.

Peut-on utiliser une phrase qui a du sens pour la retenir plus facilement ?

Non, c'est l'erreur la plus répandue. Dans une phrase cohérente, chaque mot rétrécit le champ des mots suivants au lieu de le multiplier, ce qui est l'inverse exact du mécanisme recherché.

Prenons une passphrase qui commence par "je suis allé au...". Les premiers mots constituent une suite fréquente : ils n'apportent presque rien, un attaquant les teste d'emblée. Quant au mot suivant, la grammaire et le sens l'enferment dans une poignée de candidats plausibles : restaurant, cinéma, marché, bureau, parc. Quelques dizaines d'options, là où le tirage au sort en offrait près de huit mille.

Une phrase française qui a du sens plafonne autour d'un bit par caractère, contre 6,5 pour du vrai hasard. Une phrase de quarante caractères peut donc valoir moins qu'un mot de passe généré de sept. Ce n'est pas une inquiétude théorique : les outils de cassage actuels intègrent des modèles de langue et explorent en priorité les enchaînements naturels. Paroles de chansons, proverbes, titres et répliques célèbres sont dans les dictionnaires d'attaque depuis longtemps. Le souvenir personnel n'est pas une échappatoire : l'attaquant n'a pas besoin de connaître le souvenir, seulement la langue.

Faut-il ajouter des majuscules, des chiffres et des symboles ?

Ce n'est pas la peine. Sur une passphrase, ces décorations rapportent peu, alors qu'un mot tiré au hasard en plus change tout.

Ajout Gain réel
Majuscule au premier mot 0 bit, tout le monde le fait
Ajouter "!" ou "1" à la fin 2 à 3 bits
Séparateur original (-, _, .) environ 2 bits
Remplacer des lettres par des symboles (a devient @) quasi nul, ces substitutions sont dans les outils
Ajouter un mot tiré au hasard +13 bits

Quels sont les inconvénients d'une passphrase ?

La mémorisation demande un effort réel, la saisie sur mobile est pénible surtout si les caractères ne sont pas affichés. Ces limites sont rarement dites, mais elles conditionnent son usage.

Retenir six à huit mots strictement sans lien entre eux n'est pas immédiat : il faut faire l'effort de mémorisation. C'est plus facile qu'un mot de passe généré de force équivalente, mais ce n'est pas gratuit. Taper quarante caractères au clavier tactile plusieurs fois par jour, avec une correction automatique qui s'en mêle, est un motif d'abandon très concret. Enfin, un plafond à vingt ou trente-deux caractères, encore fréquent, rend l'exercice impossible.

Quand faut-il vraiment utiliser une passphrase ?

Uniquement pour les rares secrets qu'il faut retenir de tête, parce qu'aucun outil ne peut nous les rappeler. Partout ailleurs, un mot de passe généré fait mieux.

Les bons cas d'usage sont peu nombreux :

  • Le mot de passe maître d'un gestionnaire de mots de passe
  • Le chiffrement d'un disque ou d'une sauvegarde
  • Une phrase de récupération qu'on ne peut stocker nulle part
  • Un secret partagé oralement ou par téléphone

Ce dernier cas est un avantage rarement cité : une suite de mots se dicte, s'écrit à la main et se recopie sans erreur, là où un mot de passe généré transforme chaque 0/O et chaque l/1 en source de confusion. Pour tout le reste, les dizaines de comptes du quotidien, un mot de passe généré, unique et jamais retenu fait mieux à tous points de vue. La bonne question n'est donc pas "passphrase ou mot de passe généré ?" mais "ai-je besoin de retenir ce secret de tête ?". La réponse ne devrait être oui que rarement dans une vie numérique, d'autant que les passkeys réduisent encore le nombre de secrets à mémoriser. Le générateur intégré au gestionnaire de mots de passe d'Octopussian produit d'ailleurs une passphrase avec le même aléatoire cryptographique qu'un mot de passe classique.

Comment fabriquer une passphrase correctement ?

En laissant une machine tirer les mots au sort et en ne cédant à aucune envie de les arranger. L'entropie est dans le tirage, pas dans la façon dont on s'en souvient.

  • Ne pas choisir les mots soi-même. Contrairement à notre intuition nous choisissons difficilement au hasard : Utiliser des dés ou un générateur cryptographique, pas l'intuition.
  • Ne pas relancer un mot qui déplaît. Rejeter les tirages qu'on n'aime pas revient à rétrécir la liste. Si le résultat est vraiment impraticable, on relance l'ensemble, pas un mot isolé.
  • Ne pas raccourcir la liste. Avec une liste courte (environ 1 300 mots), il faut environ huit mots pour atteindre ce que six mots donnent avec la liste longue.
  • Un moyen mnémotechnique ne coûte rien. Inventer une image absurde pour retenir un tirage aléatoire n'affaiblit pas le secret. Ce qui est interdit, c'est de composer la phrase à partir d'une histoire.
  • Écrire la phrase sur papier pendant l'apprentissage est un compromis raisonnable, à condition de détruire le papier une fois la mémorisation acquise.
  • Une passphrase ne se réutilise pas, pas plus qu'un mot de passe. Et elle ne remplace pas le double facteur : elle protège contre le fait de deviner, pas contre le phishing, un keylogger ou une fuite côté serveur.

Ce qu'il faut retenir

  • Une passphrase est solide parce qu'elle est tirée au hasard, pas parce qu'elle est longue.
  • Six mots au minimum, sept ou huit pour un mot de passe maître ou le chiffrement d'un disque.
  • Ne jamais utiliser une phrase qui a du sens : chaque mot prévisible réduit la sécurité.
  • Un mot aléatoire de plus vaut mieux que toutes les majuscules, chiffres et symboles réunis.
  • La passphrase ne sert que pour les secrets à retenir de tête ; pour tout le reste, un générateur est préférable.
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